Après un court avant-propos qui esquisse la place de son ouvrage dans la littérature sur les surdoués, à savoir « [proposer]une synthèse de la littérature scientifique sur les enfants et les adolescents précoces qui s’adresse au plus grand nombre, tout en adoptant un point de vue rationaliste et résolument scientifique », Nicolas Gauvrit précise les modalités de sa démarche :

  • effectuer un tri parmi la littérature « pléthorique et d’une qualité douteuse« , et « sélectionner les articles qui apportent des nouveautés et se fondent sur des expériences véritables« .
  •  s’accorder sur une définition préalable de la douance, après un passage en revue des termes utilisés, de leurs limites, en démontrant au passage combien le flou artistique qui règne dans ce domaine contribue à disqualifier certaines recherches,
  • établir quelle mesure de QI retenir comme base et pourquoi (égal ou supérieur à 130)
  • tenir compte des biais évidents d’échantillonnage (par exemple : population étudiée choisie parmi les associations de parents d’enfants surdoués, ou parmi des enfants repérés par les professeurs sollicités) ; « dans tous les cas, ces méthodes d’échantillonnage aboutissent à un échantillon de surdoués voyants laissant immanquablement de côté tous les surdoués (et ils existent) invisibles : ceux qui arrivent à se fondre dans la masse, obtiennent des résultats corrects mais sans plus, ne font pas d’histoires, ont des amis, et gardent pour eux les questions trop avancées qui leur viennent à l’esprit. »

« Le domaine de l’étude scientifique de la précocité intellectuelle est donc paradoxal : immense, bouillonnant, mais largement pollué par une impressionnante quantité de travaux inutiles, peu informatifs ou inexploitables parce que bâtis sur des échantillons non représentatifs.  »

Le ton est donné. Chapitre par chapitre, l’auteur s’attache ensuite à remettre dans une perspective conforme aux modalités qu’il a choisies un certain nombre d’idées reçues concernant la population surdouée.

 

1. Génétique. L’intelligence en héritage.

 

Ce chapitre commence par un résumé de l’histoire du débat entre l’origine innée ou acquise de l’intelligence en général, à travers les travaux de Galton, Skinner puis Chomsky ; il est entendu à l’heure actuelle que l’hérédité détermine partiellement l’intelligence, dans une proportion qu’on peut estimer à l’aide de la notion de variance inter-individuelle , déterminée par 4 facteurs : 1) patrimoine génétique 2) environnement familial 3) environnement non familial 4) hasards et accidents de la vie.
« Il est possible, par le calcul, à partir de l’étude des jumaux monozygotes et dizygotes, de déterminer la part de chaque facteur dans les variations du QI. En faisant cela, on néglige les interactions possibles entre les différentes causes, raison pour laquelle il faut rester prudent sur ces évaluations. […] Les estimations tirées des calculs n’en restent pas moins précieuses et peuvent servir de base solide pour une discussion sur l’importance relative du génétique et du culturel. »

A partir de ces calculs, il semblerait que la part génétique de l’intelligence serait en moyenne de 50% pour les enfants et de 75% pour les adultes, l’influence de l’environnement décroissant avec l’âge, ces pourcentages étant ceux observés dans notre société où l’accès à l’éducation est général, ce qui fait que les différences d’environnement familial et scolaire restent faibles.

Gauvrit aborde ensuite la question de savoir s’il est possible de découvrir des gènes qui interviendraient dans cette détermination de l’intelligence. Il constate que celle-ci est très fortement corrélée à la mémoire de travail, qui est de ce fait considérée comme un très bon prédicteur d’intelligence. « Les théories les plus récentes concernant la mémoire de travail la relient à la vitesse à laquelle on fait les opérations mentales« . Gauvrit évoque donc la possibilité de gènes codant une protéine neurotransmettrice plus rapide pour expliquer le différentiel de vitesse des opérations mentales et donc in fine d’intelligence. Il dit quelques mots des gènes codant la testostérone et d’études faisant un lien entre le niveau de cette hormone et la précocité mais sans s’attarder, pas plus que sur d’autres travaux portant sur des gènes précis, dont l’effet sur l’intelligence reste « microscopique« .
Il donne plus d’importance aux recherches menées par Robert Plomin et à sa théorie des « gènes généralistes », tout en parlant de spéculations et de science en marche.

Le chapitre se termine par deux courtes pages sur l’intelligence des surdoués, faute de travaux spécifiques. Quand ceux-ci existent, leurs résultats ne concordent pas et ne semblent pas mener actuellement vers une héritabilité supérieure de la douance par rapport à l’intelligence générale. Il envisage la possibilité d’un effet plafond « qui fait qu’à partir d’un QI de 120, on n’a plus que des enfants ayant les bonnes versions de tous les gènes impliqués. Dans ce cas, la différence entre un QI de 120 et un QI de 140 ne s’expliquerait que par l’environnement. »
Le chapitre se conclut par l’évocation sommaire des pistes qu’ouvre l’épigénétique pour expliquer les variances et les hétérogénéités.

 

2. Neurologie. Un cerveau efficace.

« ... même si on ne fait pas le lien entre cerveau et pensée, cette dernière est bien une émanation déroutante du corps. »

L’introduction pose les termes des corrélats neuraux de l’intelligence, en particulier des surdoués, avec les hypothèses d’un cerveau plus puissant ou plus efficace, entre lesquelles il est difficile de trancher, comme il le démontre par la suite. Pour les détails techniques des moyens d’observation utilisés, voir le résumé de l’inserm (http://www.inserm.fr/thematiques/technologies-pour-la-sante/dossiers-d-information/imagerie-fonctionnelle-biomedicale);
Après une petite mise au point sur l’EEG, il évoque les travaux de N. Jausovec, qui a démontré le premier que d’une part les adolescents surdoués conservent un rythme alpha pendant la résolution de problèmes (cerveau plus efficace), et d’autre part qu’ils ont une activité cérébrale plus élevée que la moyenne lorsqu’ils ne sont PAS en train de réfléchir à un problème (cerveau plus puissant), résultats confirmés à plusieurs reprises.
Il parle ensuite des travaux de Bart Rypma, qui a étudié par IRMf  le fonctionnement cérébral d’enfants réalisant l’épreuve Codes de la WISC. Celui-ci a pu démontrer que les enfants surdoués activaient relativement davantage le lobe pariétal (tâches automatiques) que le lobe frontal (attention contrôlée), au contraire des autres enfants, ce qui semble confirmer la théorie de l’efficacité. Mais cette activation est également plus puissante que la moyenne (balle au centre …).

D’autres liaisons statistiques entre certaines caractéristiques physiques et la douance sont ensuite abordées rapidement du fait d’un manque certain de recherches sérieuse, un petit développement est accordé à la latéralité ; les surdoués seraient plus souvent ambidextres, Gauvrit mentionne les travaux de l’équipe de J. Prescott à Melbourne qui a constaté « une connectivité plus nette enter les diverses parties de chaque hémisphère, mais également entre les deux hémisphères chez les adolescents les plus doués. La qualité de l’échange d’informations entre les deux parties du cerveau est donc un élément possible parmi les sources de la précocité intellectuelle. »

Gauvrit raconte comment on est passé de l’idée d’un cerveau découpé en « zones » à celui d’un fonctionnement « en réseau », jusqu’à la thèse de Haier et Jung, présentée sur le site d’AS, sur l’intégration fronto-pariétale, selon laquelle « c’est bien l’efficacité et la densité de ce réseau qui expliquerait les différences de niveau d’intelligence abstraite« .
Il évoque également l’évolution particulière du cortex des enfants précoces, à travers les travaux de J. Alexander et ceux de P. Shaw.
En contrepoint de ces approches, pour nuancer l’idée d’un cerveau qualitativement différent, il aborde les recherches sur la plasticité cérébrale et son influence sur les capacités et l’intelligence, mentionnant entre autres l’étude de Haier et al., qui a démontré qu’on pouvait épaissir le cortex visuel d’adolescents en trois mois d’entrainement intensif à Tetris.

« Entre le biologique et le psychologique, c’est bien d’imbrication qu’il faut parler. Les liens sont à double sens, et s’il est vrai qu’un changement biologique aura souvent des conséquences comportementales ou cognitives, la réciproque est également vraie. Le cerveau particulier des enfants précoces n’est donc pas la preuve que la précocité est avant tout biologique, la réciproque étant également envisageable. A fortiori bien sûr, le substrat biologique de la douance ne prouve en aucun cas à lui seul qu’elle est congénitale, innée ou génétique. »

3. Hyperactivité. Des petites piles électriques ?

Ce chapitre aborde l’idée que les enfants surdoués disposeraient d’une énergie excessive, qui les amène souvent à un diagnostic de Trouble de l’attention et/ou Hyperactivité, et cherche à établir s’il existe un lien avéré entre précocité intellectuelle, inattention et hyperactivité qui relèverait de la pathologie.

Les critères retenus par le DSM (il n’est pas précisé de quelle version il s’agit malheureusement) sont posés, tant au niveau des symptômes que de leur durée et leur degré, pour le TDA et pour l’Hyperactivité, et ce pour la population générale. Gauvrit expose ensuite les tenants et les aboutissants de la polémique autour de l’existence du TDAH, des difficultés de diagnostic, des troubles qui se centrent plutôt autour de l’attention et de ceux qui se centrent autour de l’impulsivité ; certains chercheurs défendent l’idée qu’il s’agit de problèmes complètement différents, même s’ils peuvent se trouver combinés, ce qui ne favorise pas les recherches pour savoir si le TDAH est plus ou moins fréquent chez l’enfant surdoué.
Il évoque ensuite le débat autour de l’usage de la Ritaline, de son efficacité et de son innocuité en usage normal, et des raisons de l’augmentation exponentielle de son usage au détriment des psychothérapies. Enfin, il mentionne l’attention à prêter aux risques et avantages d’un diagnostic de TDAH, qui modifie le comportement de l’enfant et la manière dont les autres le perçoivent.
En ce qui concerne les enfants surdoués, dont on dit qu’ils sont souvent plus inattentifs ou plus hyperactifs que les autres, Gauvrit remet d’abord en garde contre le biais d’échantillonnage, les enfants précoces « à problèmes » étant plus aisément repérés que les autres, et tente de savoir si ces enfants sont plus souvent victimes d’un TDAH que les autres. Passant en revue plusieurs études, il démontre que non seulement le TDAH est plus souvent lié à un retard mental, mais que les enfants surdoués développent une attention soutenue plus efficace et pénétrante que les autres (Jiannong Shi et al., Université de Pékin).
Il évoque ensuite la théorie de Niall Hartnett, selon lequel « alors qu’un enfant souffrant véritablement de TDAH serait inattentif parce qu’incapable de contrôler son focus attentionnel, un enfant précoce serait inattentif par suite du manque de stimulation cognitive de son environnement. »
A l’heure actuelle, la majorité des scientifiques « semblent bien considérer qu’il y a effectivement un lien, tout en admettant que le TDAH des enfants surdoués soit d’un type un peu spécial. » Ce qui bien sûr n’exclut pas la possibilité d’enfants surdoués souffrant d’un TDAH ordinaire.

4. Cauchemars. La nuit des enfants précoces.

Gauvrit passe d’abord rapidement en revue ce qu’on sait du sommeil, de ses fonctions et de sa structure, pour évoquer la possibilité que le sommeil des enfants surdoués soit quantitativement et/ou qualitativement différent.
Une étude rigoureusement contrôlée établit un lien entre créativité et troubles du sommeil ; toutefois la corrélation entre créativité et douance n’est pas suffisamment forte pour que ces résultats soient transférables sans vérification.
Aucune étude n’établit clairement si les enfants surdoués dorment plus ou moins que les autres ; certains travaux suggèrent que « si 20% des enfants précoces dorment plus que les jeunes tout-venants, ils sont également 20% à dormir au contraire moins que les autres … » Un sommeil quantitativement différent n’est donc pas établi.
Qualitativement, le sommeil peut être troublé par diverses parasomnies : Gauvrit évoque les plus fréquentes, somnambulisme et terreurs nocturnes, sans qu’on dispose de recherches incontestables quand à une éventuelle prévalence de ces troubles chez les enfants surdoués, et cauchemar : « il existe un consensus relatif parmi les psychologues pour penser que les enfants surdoués sont encore plus exposés aux cauchemars que le reste de la population enfantine. Il ne semble pas y avoir de preuve absolument irréfutable de cette différence, mais un faisceau d’observations concordantes. »
Deux théories coexistent pour l’expliquer.
La première rapproche la capacité des enfants précoces à comprendre des réalités effrayantes avant les autres enfants de leur âge, tout en n’ayant pas acquis la maturité émotionnelle qui leur permettrait de s’en protéger.
La seconde est celle des surexcitabilités de Dabrowski, exposée rapidement, qui considère que les enfants surdoués vivraient leurs peurs plus intensément et avec une plus grande acuité.
En conclusion, « les deux théories – celle de l’hyperexcitabilité et celle du développement de l’intelligence émotionnelle – se rejoignent sur le principal : l’enfant précoce est confronté aux mêmes peurs que les autres, mais plus tôt, et y réagit de manière différente. » Il est donc possible que cela occasionne plus de cauchemars, étant donné le lien fort entre cauchemars et peurs constaté pour tous les enfants.

5. Dépression. Marre de la vie ?

Considérant que, comme toutes les personnes identifiées comme « différentes », au même titre que par exemple les enfants handicapés, les surdoués sont susceptibles d’être exposés aux moqueries, harcèlements, au stress et à l’anxiété, « il est donc naturel de supposer que les surdoués sont particulièrement tourmentés, anxieux, dépressifs et suicidaires et cela a souvent été avancé dans la littérature, la plupart du temps en s’appuyant sur des éléments informels : des témoignages ou des études de cas. » Toutefois, il n’est pas certain que globalement ils constituent une population à risque.
Pour le suicide des enfants surdoués, il n’existe aucune étude épidémiologique, ni en France ni ailleurs. Il n’y a donc que des hypothèses ; on pourrait imaginer que, dans la mesure où la douance est un atout, malgré certains inconvénients, le taux de suicide devrait être inférieur à la moyenne.
Ou au contraire, comme les théories dominantes en psychologie, soutenir que le taux de suicide serait supérieur, du fait des mêmes raisons exposées pour justifier la prévalence des cauchemars au chapitre précédent. Et bien sûr il arrive que certains surdoués se suicident.
Faute de données épidémiologiques, Gauvrit propose de considérer trois facteurs généralement considérés comme prédicteurs du suicide, passant rapidement sur l’interaction entre facteurs exogènes et endogènes : le stress, l’anxiété et la dépression, et de voir si on peut établir que les surdoués sont davantage concernés par ces troubles.
Après une définition de chaque facteur dans la population générale, des symptômes et des conséquences connues, il présente la DASS (Depression, anxiety and stress scale, échelle d’évaluation de la dépression, du stress et de l’anxiété).
Passant à la population surdouée, Gauvrit indique que « le stress est un domaine délaissé par les chercheurs travaillant sur les enfants surdoués. Les rares publications qui abordent cette question suggèrent que les enfants précoces vivraient en moyenne moins d’événements stressants que les autres, sans qu’il y ait de différence mesurable quant au niveau de stress lui-même. » Il rapporte à ce sujet deux hypothèses : soit la douance permet aux enfants d’éviter les situations stressantes, tout en souffrant davantage de celles qu’ils rencontrent tout de même, soit, dans la mesure où les test de QI dépendent aussi de l’état général du sujet, « les enfants ayant vécu beaucoup d’événements traumatisants, ou tout au moins stressants, peuvent obtenir des résultats plus faibles que les autres pour cette raison. Il s’agirait donc d’une relation de causalité, mais en sens inverse de la précédente. »

On a plus de données concernant l’anxiété. Le psychiatre S. Blatt de Yale suppose sans le prouver que les enfants précoces seraient plus perfectionnistes que les autres, ce qui pourrait déboucher sur de l’anxiété. Gauvrit met davantage en valeur les résultats de deux études à grande échelle effectuées en Israël : l’une établit que les filles sont plus anxieuses que les garçons, que les élèves HP scolarisés dans des écoles spécialisées sont plus anxieux que ceux qui suivent une filière normale, mais surtout que les élèves surdoués sont globalement moins anxieux que la moyenne ! L’autre étude établit que les enfants surdoués ont un plus grand besoin d’épanouissement, davantage d’empathie et de tendance à l’introversion, mais ont un niveau d’anxiété plus faible que la moyenne. « Ce qui n’empêche pas bien évidemment qu’il existe des enfants précoces anxieux, comme il existe des enfants précoces stressés. La précocité n’immunise pas contre ces troubles, mais, en moyenne, la douance a plutôt pour corrélat une anxiété réduite. »

Enfin pour la dépression, Gauvrit considère d’une part la possibilité que la douance, en tant qu’avantage, permette d’accéder à un métier plus épanouissant et à une vie plus riche, et d’autre part les théories dominantes en psychiatrie qui prévoient plutôt que la précocité favorise la dépression, en particulier la dépression existentielle. Toutefois, dans la mesure où cela ne semble être étayé par aucune étude précise, il préfère parler des travaux de recherche sur la dépression en général, qui ne pointent, de fait, aucune corrélation avec le niveau de QI.

« Pour conclure, la plupart des résultats sur le stress, l’anxiété et la dépression sont négatifs : des théories séduisantes et bien ficelées prévoyaient des différences entre enfants surdoués et ordinaires en défaveur des zèbres. Pourtant, mis à part le niveau d’anxiété qui diffère (mais dans le sens inverse des idées reçues), on ne trouve aucun écart moyen entre les populations précoce et ordinaire quant à ces caractéristiques. Cela ne remet pas en cause le fait que certains surdoués sont dépressifs ou particulièrement stressés, et cela même à l’âge adulte comme en témoignent Cécile Bost et Christophe Lançon dans leur ouvrage récent. En réalité, il se pourrait que certains sous-groupes (pensez aux surdoués en échec scolaire) soient particulièrement confrontés aux dépressions, mais que d’autres groupes préservés équilibrent les choses. Il reste que globalement, au niveau des populations, les surdoués sont plutôt bien lotis dans ce domaine. »

 

6. Bi-exceptionnels. L’un n’empêche pas l’autre.

Ce chapitre traite des doubles diagnostics : douance et autisme, douance et troubles psy, douance et troubles des apprentissages, ceux-ci pouvant expliquer partiellement les difficultés scolaires de certains enfants surdoués ; l’auteur évoque également les travaux de Nava Butler-Por, qui ont mis en évidence le rôle majeur de la motivation (« goût soit pour le travail, soit pour les résultats qu’il pourra obtenir grâce au travail« ) dans la sous-performance de certains enfants ; il aborde ensuite ce qu’il appelle « la nébuleuse des dys« .
Il pose une définition sommaire des différents troubles spécifiques des apprentissages, précisant que leur incidence dans la population surdouée est au moins aussi fréquente (10 – 15 %)que chez les autres, et que « certains éléments suggèrent même que le risque de trouble des apprentissages augmente avec le QI, rendant les plus doués particulièrement sensibles à ces handicaps, comme l’explique la psychologue Linda Silverman. On sait que la douance est en partie héréditaire. C’est également vrai pour la plupart des troubles de la nébuleuse des « dys ».  »
Il évoque les difficultés relationnelles et personnelles que ces troubles engendrent et les évaluations largement négatives faites par les enseignants ; parlant plus spécifiquement de la dyslexie, il évoque sommairement une explication spéculative de ce trouble, basée sur les latéralisations cérébrales, sans s’y attarder.
Il évoque ensuite la cohabitation entre « génie et folie », à travers les travaux sur le lien privilégié entre schizophrénie et créativité, évalué par les travaux de P. Brugger, et ceux de M. Isohanni qui « se sont penchés sur les liens éventuels entre la schizophrénie et la réussite scolaire, qui sert ici d’indice (très discutable !) de précocité« , et qui suggèrent tous deux un véritable lien avec la douance.
Pour les autres troubles psychiques, la littérature concernant spécifiquement les surdoués est insuffisante. Gauvrit mentionne les travaux de la chercheuse Laurie Martin et al. qui a publié une analyse des publications scientifiques des 25 dernières années sur les personnes bi-exceptionnelles, dont la plus grande partie est inutilisable faute de méthodologie fiable, et qui n’est pas parvenue à faire apparaître un lien significatif entre douance et troubles divers.

Il évoque ensuite le lien entre douance et Spectre du Trouble Autistique : définissant dans un premier temps l’autisme, il précise que « la grosse majorité des enfants autistes souffre de retard mental et de difficultés parfois énormes d’apprentissage sans lien avec la douance« . Il évoque ensuite les personnes porteuses du Syndrome d’Asperger, qui ont une intelligence au moins égale à la normale et parfois supérieure « les faisant entrer dans la catégorie des « twice exceptionnal » : à la fois autistes et surdoués« , et qui, quoique très médiatisés, sont relativement rares (1 personne sur 160 présenterait une forme d’autisme, 1sur 1000 pourrait être classée Asperger, et parmi ceux-ci tous ne sont pas surdoués). Il évoque les cas d’autistes ayant développé une compétence exceptionnelle, précisant pourquoi il ne s’agit pas dans ce cas de douance, dans la mesure où on l’observe aussi bien pour des personnes avec un retard mental.

Il existe toutefois un nombre troublant de similitudes dans le comportement des jeunes enfants surdoués et des jeunes enfants avec autisme, les rendant parfois difficile à distinguer, qui ont été observées et maintes fois décrites ; il évoque les quelques hypothèses formulées pour expliquer ces similitudes, tout en nuançant leur portée : Temple Grandin, par exemple, » suppose qu’en réalité les autistes se distinguent par l’excès d’une compétence bénéfique. Elle explique que la capacité de concentration, la tendance à focaliser toute son attention sur un objet pendant assez longtemps et en faisant abstraction du contexte est évidemment un atout majeur pour bien réussir à l’école. Mais lorsque cette tendance dépasse les bornes, et qu’on devient incapable de se détacher d’un problème particulier, incapable de gérer ses centres d’attention, cet atout à la base de la douance se mue en un handicap qui caractérise l’autisme. »

Il s’interroge ensuite sur la possibilité de liens plus profonds, avec prudence (« Ces affinités entre surdoués et autistes pourraient très bien être purement fortuites. Les traits que l’on retrouve chez les uns et les autres pourraient provenir de causes totalement distinctes. En aucun cas on ne peut donc conclure qu’il existe une cause commune, ou un lien profond entre autisme et douance sur la base de ces observations, qui mériteraient d’ailleurs d’être mieux étayées. »). Il évoque deux autres hypothèses concernant l’autisme, l’une proche de la théorie de Dabrowski et qui ferait dériver les comportements autistiques d’un excès d’hyperexcitabilité ; l’autre qui est développée par S. Baron-Cohen et qui suppose que les personnalités et centres d’intérêts se répartissent sur un continuum, qui va des « cerveaux sociaux » aux « cerveaux scientifiques » très schématiquement, et où les autistes se trouveraient tout à droite du continuum. Il avance très prudemment la possibilité que « les mêmes causes, à savoir un esprit plus porté vers les objets et les systèmes que vers les relations sociales, à la réflexion abstraite qu’au développement de l’intelligence émotionnelle, auraient pour effet, selon leur degré, la précocité intellectuelle ou l’autisme. A un degré élevé mais raisonnable, ce cerveau se traduirait par une facilité à apprendre des concepts abstraits qui caractérise les petits surdoués. A un degré plus important, trop important, il ferait germer les effets secondaires du repli sur soi, de la difficulté à comprendre les codes sociaux, traits caractéristiques des personnes autistes. »

7. Humour. Un humour décapant ?

« Les anecdotes de réponses décalées, signes d’un humour souvent décapant et toujours désarmant, foisonnent dans la littérature sur les enfants précoces. »
L’humour est présenté comme un trait caractéristique de la précocité par la plupart des psychologues dans les ouvrages destinés au grand public. Gauvrit propose de revoir cette assertion pour plusieurs raisons : d’abord pour la raison déjà évoquée du biais récurrent d’échantillonnage, ensuite parce que la littérature scientifique à ce sujet est très limitée, et enfin parce qu’il faut s’accorder sur une définition de l’humour, en particulier celui des enfants, et déterminer les outils qui permettent de le mesurer.
Ces outils ont été élaborés en fonction de l’aspect de l’humour qu’ils tentent de mesurer : capacité à comprendre l’humour, capacité à produire une réponse humoristique, etc. « L’absence de consensus sur la bonne manière de procéder explique en grande partie les résultats divergents concernant l’humour chez les enfants précoces » . L’auteur passe donc en revue un certain nombre de tentatives d’évaluation de l’humour, dans la population générale, pour bien faire comprendre combien il a été difficile d’en faire émerger un consensus et des outils efficaces ( Échelle de Richmond, Échelle de Svebak), puis il aborde les quatre étapes du développement de l’humour chez les enfants : 1-2 ans âge des incongruités comportementales, quand les enfants commencent à remarquer que certains de leurs comportements ont le pouvoir de faire rire les autres ; après 2 ans c’est l’âge des incongruités langagières où l’enfant invente des mots et prend plaisir à voir les adultes s’en amuser ; vers 4 ans arrive l’incongruité conceptuelle, humour absurde que les parents ne trouvent généralement pas aussi drôle que leurs enfants ; et vers 7 ans apparaissent les formes d’humour plus adulte avec jeux de mots et de sens. « Un peu avant ce dernier stade de développement humoristique, vers 6 ou 7 ans, les enfants commencent à rire des plaisanteries d’adultes, mais ne savent pas en général expliquer pourquoi elles sont drôles. Ce n’est que vers 12 ans qu’ils seront finalement capables de comprendre le fonctionnement comique de ces plaisanteries, et d’expliquer le trait principal qui les rend amusantes. »

La psychologue Doris Bergen, spécialiste du développement du sens de l’humour, a publié en 2009 une recherche portant spécifiquement sur les enfants surdoués, avec un échantillon de 74 enfants de 7 à 12 ans. Ses résultats mettent en évidence un sens de l’humour plus développé que celui des enfants du même âge pour les petits surdoués de 7 à 9 ans, mais uniquement dans le domaine de l’humour par jeux de mots et de sens. « On retrouve ici une observation clinique récurrente : il semble que ce qui distingue les enfants précoces ne soit pas seulement la quantité de réponses humoristiques produites, ou la propension à rire des blagues des autres, mais le type d’humour qui leur plaît.

On a cherché à comprendre pourquoi l’être humain fait de l’humour ; une hypothèse serait qu’on rit pour améliorer sa santé physique, car un lien a été montré entre sens de l’humour et bonne santé, sans qu’on puisse déterminer qui est la cause de l’autre … Une autre hypothèse, assez bien admise, lie l’humour à la séduction, en tant que moyen de socialisation. Une autre théorie, développée par Nicholas Kuiper, propose que l’humour soit un système de défense qui sert à faire face au stress et à l’anxiété, un exutoire ; selon lui, seul l’humour positif qui ne dénigre ni l’autre ni soi-même parvient à calmer l’anxiété.
Cette théorie paraît la plus prometteuse pour expliquer l’usage de l’humour par les enfants précoces, aux yeux de Gauvrit.
« Des observateurs et cliniciens ont souvent eu le sentiment que les enfants précoces avaient, plus qu’une quantité d’humour particulière, un style bien à eux. Non seulement leur humour est plus sophistiqué que celui de leurs pairs, mais les thèmes sur lesquels il porte sont également étranges. Le recours à l’humour noir ou au thème de la mort est par exemple souvent avancé comme symptomatique des surdoués. Cette idée est séduisante parce qu’elle prend bien place dans une théorie complète de l’humour chez les zèbres. Les enfants surdoués comprendraient bien avant les autres les grandes angoisses auxquelles nous sommes confrontés : la maladie, la mort, la méchanceté, l’imperfection du monde’. Cela créerait chez eux une anxiété, des peurs auxquelles, trop jeunes, ils ne peuvent faire face comme les plus grands. En réaction, ils développeraient une forme particulière d’humour qu’ils utiliseraient comme bouclier psychique, comme système de défense.
Malheureusement, cette belle construction théorique où tout s’emboîte bien n’est pas encore validée, à ma connaissance, par des éléments expérimentaux solides. Elle reste pour l’instant hypothétique, même si certains de ses éléments, comme la possibilité que l’humour soit un moyen de défense, sont fort bien étayées. »

8. Intelligence émotionnelle. L’intelligence du cœur.

En introduction à ce chapitre, l’auteur propose de s’interroger sur ce que recouvre le qualificatif « intelligent », et en particulier de se demander « Si l’intelligence renvoie à la capacité de comprendre le fonctionnement du monde, ne doit-on pas inclure ce qui prouve une certaine compréhension du monde social dans lequel nous évoluons ? […] N’est-il pas capital, dans notre vie de tous les jours, de comprendre les émotions et sentiments des autres, les nôtres aussi, pour pouvoir avancer et interagir intelligemment ? »
Il expose donc le concept d’intelligence émotionnelle, développé depuis 1989 et pour lequel des tests ont été construits qui permettent d’évaluer un QE ou Quotient Émotionnel. « L’intelligence émotionnelle est la capacité à comprendre et à utiliser ses propres émotions ainsi que celles des autres ». Quelques considérations sur les tests de QE lui permettent d’introduire la distinction, faite par les psychologues, entre l’intelligence émotionnelle « habileté » et l’intelligence émotionnelle « trait », puis à évoquer les quatre facteurs dominants qui y participent et structureraient cette forme d’intelligence :
– la compréhension de ses propres émotions
– la gestion de ses propres émotions
– la perception et compréhension des émotions d’autrui
– la gestion des émotions et sentiments d’autrui

« Ces quatre facteurs se retrouvent aussi bien dans l’intelligence émotionnelle « trait » que dans l’intelligence émotionnelle « habileté » « . En revanche, chaque test porte plus ou moins sur l’une des deux facettes. Il est du coup difficile de s’y retrouver dans la jungle des mesures. »
L’auteur détaille ensuite deux tests parmi les plus utilisés : le SSRI (Schutte Self-Report Inventory), composé d’une série de phrases en auto-évaluation, portant sur des comportements et sentiments usuels, et penche plutôt vers la facette « trait » ; et le MSCEIT (Mayer-Salovey-Caruso Emotional Intelligence Test) qui propose un ensemble d’exercices portant sur les émotions, et tend à mesurer davantage la facette « habileté ».
Il en arrive alors « à la question qui motive tout ce chapitre : les surdoués sont-ils particulièrement intelligents émotionnellement ? »

Il détaille d’abord deux études sérieuses, dont les conclusions ne font pas apparaître de différence sur le niveau général d’IE mais uniquement sur deux aspects : les surdoués semblent mieux se conformer à ce qu’on attend d’eux (mesure de désirabilité sociale), et il semblent avoir « un avantage en ce qui concerne le leadership et le jugement moral ».
Mais une étude israélienne, n’utilisant que le SSRI et le MSCEIT et portant sur 83 étudiants surdoués et 125 étudiants à l’intelligence moyenne a nuancé ces résultats : les surdoués dépassent les autres au MSCEIT et ont des résultats significativement inférieurs au SSRI.

« Ce dernier résultat suggère donc que les surdoués sont plutôt doués pour comprendre les émotions, ont les capacités nécessaires à une bonne gestion de leurs propres émotions. Pourtant, au lieu d’en profiter, ils auraient des comportements ordinaires bien loin de ces capacités : ils gèrent mal les émotions bien qu’ils en soient capables et ont le sentiment de ne pas comprendre les émotions des autres alors que, mis en situation, ils sont plutôt meilleurs pour décrire et expliquer ces émotions qu’ils disent ne pas comprendre ».

9. Créativité. Savez-vous détourner un trombone ?

Dans ce chapitre, l’auteur s’interroge sur le lien entre intelligence et créativité, selon le postulat que « résoudre un problème nouveau qu’on n’a jamais rencontré auparavant, c’est typiquement à cela que sert l’intelligence. C’est sa définition même. » Il précise la définition posée par les psychologues de l’intelligence cristallisée (capacité à apprendre et à utiliser des procédures efficaces) et intelligence fluide (capacité à imaginer du neuf, à explorer des pistes originales) qui est aussi le domaine de la créativité.
« Le fait est que l’intelligence cristallisée peut compenser un défaut d’intelligence fluide. Il est possible d’être un surdoué sans être créatif : une mémoire colossale, une rapidité d’exécution des procédures standards, et l’on rejoint le haut du pavé en termes de QI. »
L’auteur passe en revue les quatre facteurs généralement retenus statistiquement pour étudier la créativité :
– la fluence, capacité à développer de nombreuses idées en peu de temps ;
– l’originalité ;
– la flexibilité, capacité à changer de thème ;
– l’élaboration, le degré de précision des idées proposées.

A partir de là, des tests de créativité ont été développés, comme celui de J.P. Guilford, le Test des utilisations alternatives, où on dispose de deux minutes pour trouver le plus d’usages d’un objet de la vie courante, ou celui de Torrance, où il faut compléter un dessin pour faire une image complexe, détaillée et narrative. Ces tests permettent d’évaluer la pensée divergente. On utilise également des tests à base de devinettes comme celle-ci :
– Un homme a-t-il le droit de se marier avec la sœur de sa veuve ?
pour évaluer la pensée convergente, qui est aussi liée à une forme de créativité.

On a observé que la créativité a augmenté continuellement tout comme le QI en Occident, selon l' »effet Flynn », mais que depuis le début du 21ème siècle, la créativité décroît : « Cela suggère que la créativité, tout comme d’ailleurs l’intelligence, dépend en partie de notre environnement et de notre culture, même si des preuves irréfutables nous montrent aussi que la génétique explique une bonne partie de ces deux caractéristiques, comme le rappellent Baptiste Barbot de l’université de Yale et ses collègues dans un livre paru en 2013 ».

Mais quelles sont la nature et la force du lien entre créativité et QI ? Il existe une abondante littérature scientifique sur la pensée créative, à partir de laquelle Gauvrit propose une synthèse :
QI et créativité sont corrélés, les personnes à QI élevé ont tendance à avoir des scores de créativité élevés, c’est un lien statistique, vérifié à de multiples reprises. La part de variance attribuable à la créativité dans le QI avoisinerait les 13%, avec cette nuance, appelée « modèle de seuil » qui semble confirmée largement par les données expérimentales et les neurosciences:
« Une intelligence largement supérieure à la moyenne ne change pas grand-chose par rapport à un QI correct : il est seulement nécessaire d’avoir une intelligence au moins moyenne pour pouvoir développer sa créativité, qui est alors à peu près indépendante du QI. »

Les liens entre douance et créativité « ont été résumés dans un article de synthèse publié en 2012 par James Kaufman, Jonathan Plucker et Christina Russel. Bien qu’assez critiques sur la qualité de la majorité des recherches dans le domaine, les auteurs concluent qu’il reste peu de doute sur le fait que les petits surdoués brillent également par l’imagination, la fluence et la créativité en général. En réalité, ils vont même plus loin et préconisent de prendre en compte la créativité dans la définition même de la douance, afin de ne pas écarter des programmes éducatifs spécialisés des enfants à l’intelligence élevée quoique non exceptionnelle, mais à la créativité exacerbée. La créativité exceptionnelle semble en effet poser le même genre de défi à l’instruction scolaire que la douance. Maud Besançon, Todd Lubbard et Baptiste Barbot de l’université Paris-Descartes se joignent d’ailleurs à cet avis dans un article récent en préconisant la reconnaissance des » surdoués créatifs ». »

10. Morale. Le bien et le mal.

Ce chapitre propose d’examiner l’idée, fréquemment avancée, selon laquelle les petits surdoués auraient un sens moral plus précoce et plus développé que les autres enfants ; il y a des arguments pour soutenir que la morale est liée au degré d’intelligence, toutefois il existe une différence entre comprendre les critères moraux et agir en accord avec ceux-ci.

La morale, telle qu’on la conçoit en tant qu’adulte, se construit par étapes, et la notion de bien ou de mal varie avec les années. Selon le psychologue Lawrence Kohlberg, qui y a travaillé plus de 30 ans, elle se développe « par sauts qualitatifs successifs entre lesquels il y a finalement peu de changement », sur le modèle développé par Piaget, et non pas en continu ; et même si cette approche n’est plus universellement reconnue, ces stades de développement servent toujours de référence.

  1.  Stade pré-conventionnel : entre 4 et 10 ans, où le bien et le mal sont liés à la punition et à l’obéissance ; il s’agit au début d’éviter la punition, puis progressivement d’obtenir une récompense.
  2.  Stade de la morale conventionnelle : entre 10 et 18 ans, « on s’achemine vers une conception pro-sociale de la morale », où la politesse prend son sens, où est bien ce qui favorise l’harmonie du groupe, où on cherche à éviter non seulement la punition mais aussi la désapprobation, et où la morale tend à se rapprocher de la loi.
  3. Stade post-conventionnel : chez les adultes, on comprend que le bien et le mal peuvent varier en fonction des cultures, et que des principes universels engendrent des applications. particulières.

Cette théorie à été construite en demandant à des enfants, des adolescents et des adultes de résoudre des dilemmes moraux, et en classifiant les justifications données pour les choix faits par chacun. Toutefois, certaines recherches ont montré que les choix faits par les adultes dans les dilemmes moraux sont loin d’être toujours aussi rationnels que les justifications qu’ils en donnent. On aboutit à une forme de contradiction, où ce n’est pas forcément le choix qui est lié au développement de l’intelligence, mais celui du raisonnement moral, dans la mesure où il repose directement sur les capacités logiques.

Gauvrit aborde ensuite ce que les psychologues nomment la sensibilité morale, et les corrélats qui ont été apportés par les neurosciences, comme l’existence des neurones miroirs ; celle-ci, « qui inclut l’empathie, le sentiment d’injustice, une préoccupation pour le respect, n’est donc pas uniquement apprise, et si l’intelligence peut y jouer un rôle, elle est moins fondamentale que dans les tâches de raisonnement moraux. On retrouve quelques différences à peu près systématiques entre certains groupes humains, mais l’idée générale qui ressort des études sur la morale est qu’elle a un fond universel, commun à tous les humains. […] Sexe, politique, religion et éducation ont finalement bien peu d’effet sur notre sens moral. »

Enfin, il présente les résultats d’études sur les comportements moraux, qui montrent que ceux-ci sont plus généralement motivés par une pulsion liée aux émotions qu’à la logique.

Ceci permet de bien distinguer entre raisonnement moral, sensibilité morale et comportements moraux.
« Notre capacité à rationaliser des actions a priori immorales, la rupture entre nos croyances, nos convictions et nos actions sont telles qu’on doit à tout prix éviter de tomber dans le piège que nous tend l’intuition en nous faisant penser que la sensibilité morale doit correspondre à un comportement concordant. Même si une personne a un raisonnement et un sens moral élevés, il est bien possible qu’elle se comporte de manière détestable. »

Chez les surdoués, le lien entre raisonnement moral et intelligence est relativement bien établi, et marque un développement plus précoce de celui-ci, en lien probablement avec la taille de la mémoire de travail ; « plus généralement, la raison morale est liée à l’intelligence formelle dans la population générale (et pas seulement lorsqu’on oppose les surdoués et les autres), ce qui explique bien évidemment le résultat sur les enfants précoces. »
Le lien entre douance et sensibilité morale précoce semble lui validé avec quelques réserves, dues à un niveau de preuve moins bon.
« Reste alors à savoir si ces capacités morales se traduisent par des comportements positifs, ou bien restent lettre morte. Et là, la science est un désert. Certes, on trouve des centaines d’études de cas montrant que certains enfants précoces ont des comportements moraux tout à fait inattendus à leur âge. » Mais on ne peut en tirer de généralités.

 

11. Personnalité. A-t-il son caractère ?

On décrit souvent les enfants précoces par des traits de caractères, et certains traits passent même pour des indices distinctifs, mais est-ce une réalité ?

Gauvrit s’attache d’abord à définir ce qu’on entend par personnalité : des dispositions qui se traduisent par des comportements, soit sous forme de tendances générales et qu’on qualifie de « traits », soit sous forme d' »états » qui dépendent du contexte et de l’occasion. Ces distinctions s’appuient sur des études statistiques sur les comportements, qui « montrent que chaque personne révèle une tendance à produire certains types de comportements, et c’est cela qui définit la personnalité. » Celle-ci varie assez peu au cours de la vie, sauf de manière transitoire.

Il est plus difficile d’identifier le nombre de traits à prendre en considération pour mesurer une personnalité ; l’auteur évoque les différentes théories et leur histoire, qui ont permis de construire les tests de personnalité utilisés aujourd’hui. Selon la précision désirée, on utilise de cinq à trente traits (ou plus).

L’auteur consacre quelques paragraphes aux tests projectifs, comme le Rorschach ou le CAT, pour conclure qu’ils n’ont pas de valeur ajoutée par rapport à un simple entretien pour évaluer une personnalité, leur préférant « d’autres tests beaucoup plus sobres et bien validés comme certains questionnaires », validés par des études de grande ampleur et des analyses statistiques fines.

Ceux-ci se font soit en auto- soit en hétéro-évaluation, qui donnent des mesures plutôt fiables et peu divergentes. Ils sont construits de manière à donner des scores pour chacun des traits de personnalité retenus, en fonction d’a priori théoriques ou, ce qui est davantage le cas des plus récents, d’études statistiques montrant l’importance de certains traits.

« La plupart des études sur le caractère des petits surdoués sont relativement anciennes et utilisent de ce fait des tests et des théories de la personnalité assez variés, qu’il est parfois ardu de mettre en correspondance pour synthétiser le tout. » Le modèle actuellement dominant d’évaluation de la personnalité repose sur la théorie des « Big Five », ou CANOE, ou OCEAN. « Il faut bien comprendre que même si la personnalité peut sembler un terrain hautement subjectif et vague, sa mesure est abordée de manière tout à fait scientifique et nécessite un ensemble d’études à la fois théoriques et empiriques. » L’auteur donne les arguments qui valident ce modèle, qui permet d’établir un profil de personnalité lisible, valide, et peu dépendant des conditions de passation. « En outre, il est corrélé aux comportements. C’est tout ce qu’on lui demande. »

Le modèle OCEAN est ensuite expliqué dans les détails :

O = ouverture (curieux, imaginatif, artiste)
C = conscience (efficace, organisé, minutieux)
E = extraversion (sociable, énergique, expansif)
A = agréabilité (indulgent, chaleureux, sympathique)
N = névrosisme (tendu, irritable, maussade)

Un certain nombre de questions permet d’établir un score par catégorie et l’ensemble forme la personnalité ; les enfants surdoués présentent-ils une personnalité particulière dans ce cadre théorique ? L’auteur passe en revue plusieurs études, soulignant la difficulté d’en tirer des conclusions fiables à cause de biais divers ; il en ressort que, s’il existe un lien entre la personnalité et l’intelligence dans la population générale, il est faible, et que « globalement, la personnalité semble relativement peu liée à la douance, à supposer qu’un lien existe. »

A la question « les surdoués ont-ils une personnalité particulière ? », l’auteur répond :
« Certains éléments vont dans ce sens : ils seraient en moyenne moins consciencieux (niveau de preuve faible), plus ouverts à la nouveauté (niveau de preuve moyen), moins anxieux (bon niveau de preuve) et plus sensibles (niveau de preuve moyen). »
A la question « la personnalité permet-elle de détecter des surdoués ? », l’auteur répond :
« Non : lorsque des différences sont trouvées, elles sont toujours faibles et indiquent surtout une grande similarité entre enfants précoces et ordinaires. Malgré tout, l’ouverture à la nouveauté semble être le meilleur prédicteur disponible parmi les dimensions du modèle OCEAN. »

Conclusion. Adapter l’enseignement ?

En conclusion, Gauvrit aborde la place des surdoués dans le monde scolaire, les évolutions et pistes pédagogiques, avec les avantages et inconvénients constatés. Il souligne combien l’école reste un « champ de bataille idéologique« , dont une part non négligeable d’enfants surdoués fait les frais.

 

 

Les 18 pages suivantes contiennent la bibliographie retenue pour chaque chapitre, et elles justifieraient à elles seules l'achat de ce livre hautement recommandable :-)
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