À travers son livre, Ellen Winner propose une revisitation de neuf mythes concernant la population des surdoués qui demeurent malheureusement toujours d’actualité. Grâce, entre autre, à son travail de recherche à l’université d’Harvard, elle a eu l’occasion d’observer bon nombre d’enfants souffrant d’un manque de prise en charge à cause de ces croyances tenaces. De ce fait, elle propose un élargissement de la définition du surdoué, fondée sur les tests de QI, en abolissant une première dichotomie notoire entre surdoué et talentueux. Reposant sur des caractéristiques psychologiques et par conséquent intrinsèques. Elle précise que plus un domaine est sous-tendu par des règles et plus il est susceptible de produire des surdoués. Cette définition comprend :

1.La précocité : Grâce à un apprentissage plus rapide et qualitativement différent, les enfants surdoués maitrise rapidement un domaine, c’est à dire un champ organisé de connaissances tel que le langage, les maths, les échecs, le tennis, le bridge, etc.

2.Une insistance à se débrouiller seuls. Les enfants surdoués atteignent la maitrise d’un domaine avec un minimum d’aide et d’encadrement de la part des adultes et parviennent même à faire leurs propres découvertes, à inventer leurs propres règles. Par définition, ils sont donc créatifs mais non créateurs. Selon E. Winner, un créateur, capable de transformer un domaine, est un adulte avec une expérience d’au minimum dix ans.

3. La rage de maitriser. Les enfants surdoués montrent un intérêt intense et obsessionnel ainsi qu’une concentration extrême, en situation d’apprentissage, appelée état de flow : un état optimal de concentration intense où ils perdent la notion du monde extérieur.

Bien que l’étude longitudinale de Terman (1921-1995) ait largement contribué à casser certains mythes sur les surdoués (enfant à lunette, gauche et maladroit, asthmatique etc.), elle en a aussi renforcé certains comme le mythe du surdoué polyvalent (aptitudes verbales et mathématiques). Selon E. Winner, le problème du mythe est qu’il contient sa part de réalité car effectivement ce genre de cas existe, l’un des plus connus étant Michael Kearney (QI >200, parle à 4 mois, lit à 10 mois, entre au lycée à 5 ans et obtient son bac à 6 ans). Cependant il reste un cas exceptionnellement rare avec une probabilité de 1/ 1 million ! Or l’exception ne fait pas la règle.  En revanche, les profils contrastés (QI hétérogène) demeurent bien plus majoritaires et on s’aperçoit même, en les étudiant, des différentes stratégies utilisées par les enfants et considérées comme des aptitudes sous-jacentes. Par exemple, pour résoudre un problème mathématique certains utiliseront le raisonnement spatiovisuel, ou des stratégies verbales, ou encore les deux, ce qui révèle, finalement, trois sortes d’enfants mathématiquement doués.      Contrairement aux surdoués polyvalents, il existe une grande propension d’enfant possédant des dons mais également un handicap ou trouble de l’apprentissage ce qui montre des profils inégaux et qui les exclut des programmes pour surdoués ou d’une aide adaptée. Le cas des enfants dits talentueux sans QI élevé est symptomatique. Par exemple, Peter un surdoué en dessin mais pas dans les domaines scolaires souffre de la même exclusion face aux autres enfants puisqu’il ne se concentre que sur son domaine de prédilection et ne bénéficie pas non plus d’une éducation destinée à développer son don.

Même si l’auteure ne remet pas en cause l’utilité des tests de QI, elle déplore le fait que ces derniers comportent des biais face à ceux qui ont des aptitudes inégales dans le cas de troubles de l’apprentissage en mélangeant les « scores » voire soient inefficaces dans le cas de domaines requérant une ou des aptitudes particulières, comme les arts visuels malgré un haut degré de performance. Elle montre par des études de cas que les surdoués artistiques existent bel et bien et qu’il est nécessaire, au même titre que pour les surdoués scolaires, de les aider à parvenir à une éventuelle production exceptionnelle à l’âge adulte.

Alors existerait-il un fondement biologique qui expliquerait un plus large spectre du surdon que le scolaire?

La réponse d’E. Winner porte sur la théorie émise par Geschwind (et Galaburda) qui avait relevé chez des surdoués dans le domaine spatial, de la musique et de l’art une tendance à être non droitiers (gauchers affirmés, moins affirmés et ambidextres). Il constatait également une fréquence de déficits linguistiques supérieurs à la moyenne ainsi que de désordres du système immunitaire. Cet ensemble de déficits et de dons fut appelé  pathologies de la supériorité. L’explication d’un tel profil était un effet de la testostérone lors du développement fœtal inhibant certaines parties postérieures de l’hémisphère gauche. Or, lorsque le développement d’un site cérébral est inhibé, il se produit un développement compensatoire des aires correspondantes dans l’autre hémisphère, ainsi que des aires voisines dans le même hémisphère. Cela pourrait conduire à une organisation cérébrale atypique appelée dominance anomale définie comme toute organisation deviant de l’organisation standard, est associée à un cerveau plus symétrique, anatomiquement et fonctionnellement, où le langage est moins latéralisé à l’hémisphère gauche et les fonctions spatio-visuelles moins latéralisé à l’hémisphère droit.

Par ailleurs, l’exposition à la testostérone agirait sur le thymus impliqué dans le développement du système immunitaire. Au moment de la parution du livre, le savantisme confirmait cette théorie dans sa version extrême (lésions cérébrales, congénital et non inné) et aucun autre modèle ne pouvait rendre compte de toutes ces particularités regroupées.

En conclusion, les surdoués représentent une ressource importante pour un pays. Mais par crainte d’élitisme, l’attention est peu portée sur ces derniers. Pourtant ils sont un atout majeur que d’autres cultures ne négligent pas car ils peuvent contribuer à faire avancer la recherche en devenant des chercheurs ou des adultes créateurs si on leur en donne les moyens. Par ailleurs, les études portant sur de tels sujets aident à comprendre les différentes capacités du cerveau humain et à nous offrir de nouvelles perspectives. Voici donc quelques découvertes dépassant les mythes les plus courants :

– Les aptitudes peuvent coexister indépendamment les uns des autres.

– Avoir un QI élevé n’explique pas un don exceptionnel dans les domaines non académiques.

– Le cerveau des surdoués présente des caractéristiques atypiques.

– Le milieu familial joue un rôle plus important dans le développement des dons que le milieu scolaire.

– A l’instar d’un handicap, être surdoué peut conduire à l’inadaptation et à l’isolement social.

– Ce sont plutôt les traits de personnalité qui détermineront le devenir à l’âge adulte plutôt que le niveau d’aptitude.