D’après Growing old gifted http://www.gifteddevelopment.com/PDF_files/argrowold.pdf avec l’aimable autorisation de Linda Silverman.

 

Vieillir dans la douance.

On a dit beaucoup, recherché et écrit à propos des enfants surdoués. Les adolescents ont eux aussi leur place dans les préoccupations des chercheurs.
Mais il semble qu’il y ait un manque d’information concernant la douance des adultes. Et celle des personnes âgées n’a pas encore retenu l’attention des chercheurs comme un sujet d’étude pertinent.
Il y a beaucoup d’histoires à propos des personnes âgées : leur solitude, leur surprenante longévité ainsi que leurs capacités à rester intégrées très longtemps dans une vie sociale. En d’autres termes, on constate qu’ils restent jeunes mais on ne se pose pas la question de la manière dont ils vieillissent. Je ne sais plus vraiment ce qu’est la vieillesse ni même quand celle-ci commence. J’ai vu beaucoup de gens vieillir et mourir.

Quelles différences entre mes grands-parents à l’âge de 70 ans et ma génération ? Qu’y a-t-il après l’adulte ? Le sénior ? N’est-ce pas plutôt un adulte plus âgé ? Qu’est-ce qui définit un sénior ?
J’avais l’habitude de penser que vieillir et mourir ne pouvait s’envisager qu’à l’âge de 70 ans. Et c’est ce que j’ai fait, tout le long de mon propre vieillissement. Les gens sont-ils restés jeunes plus longtemps ou ont-ils vieillis ? Je suis trop vieille pour tirer ça au clair mais j’avais l’impression que la fin de la route reculait à mesure que j’avançais, d’être une « adulte » protégée des affres du temps. Les septuagénaires qui m’entouraient étaient des adultes fonctionnels et profondément enracinés dans la seule réalité qu’ils connaissaient. Ils n’avaient que peu de temps pour méditer sur la vie, la mort ou l’éternité, sujets qui concernent toute l’humanité et, spécialement les surdoués. J’ai remis ces pensées à plus tard. Mais quand on arrive dans sa huitième décennie, la route qu’on parcourait – relativement bien éclairée, bien décrite, bien balisée, commence à s’éroder, jusqu’à ce qu’on se retrouve debout dans un champ, plus du tout sûr du chemin à suivre.

Être vieux n’a pas été beaucoup mieux décrit que par l’absence de jeunesse.

D’ailleurs, à ce moment précis du développement de l’espèce, la vieillesse est repoussée d’année en année. J’ai aujourd’hui le sentiment que je suis sur une sorte de terrain vierge et il n’y a rien, à ma connaissance, qui puisse m’aider dans ces expériences maintenant que j’ai 87 ans.

Tout ce que j’ai lu et observé jusque-là est basé sur l’idée qu’il faut rester jeune le plus longtemps possible. Pendant que l’adolescent regarde devant lui en essayant de devenir adulte, la personne âgée essaie de toutes ses forces de rester au stade de l’adulte pleinement capable et inséré dans la société. Être ce que j’appelle « plus vieux que vieux » consiste à cumuler les pertes. Vous pouvez perdre votre conjoint, vos amis et relations (dont certains que vous connaissez depuis toujours), vous perdez bon nombre de vos capacités : la vue, l’ouïe, l’odorat, votre permis de conduire et vous perdez pour le moins une partie de votre mémoire. Vous perdez aussi votre position sociale ainsi que le respect d’autrui.

La vieillesse est le temps des pertes ; on ne peut le nier ; ça ne devrait jamais être nié. Mais certains essaient, de diverses façons, de s’accrocher à ce qui les définissait avant. C’est aussi un temps où les gens commencent à devenir confus. Je comprends la confusion qui engendre ce déni : « Si je ne peux plus vraiment comprendre ce que je perds, ça ne devrait pas être si douloureux que ça. » Je veux personnellement vivre cette période de ma vie avec les yeux grands ouverts. Dans cette société, on ne compte plus vraiment. On est rétrogradé. C’est un problème énorme de notre société actuelle. Le tapis est littéralement tiré sous nos pieds. Je réfléchis à ça parce que je suis au beau milieu de ce constat.

Comment vous sentez-vous ? Ou plutôt, comment vivez-vous votre nouveau positionnement social ? Est-ce une nouvelle période de dépendance ? Il s’agit d’une certaine façon, d’un retour en enfance sauf qu’au lieu d’avoir un corps qui grandit, qui va vers l’indépendance, vous avez un corps en décomposition et vous ne savez pas jusqu’à quel point il va se détériorer. Quand vous êtes enfant, vous regardez devant pour construire des acquis. A mon âge, vous ne savez pas vraiment jusqu’à quel point votre corps va se détériorer, et si vous êtes surdoué, vous assistez à tout cela les yeux grands ouverts.

Quand nous sommes jeunes, nous apprenons à compenser à peu près tous les domaines où nous avons des lacunes. Nous pouvons aussi essayer de réparer ce qui nous parait mal. Nous pouvons par exemple nous réconcilier si on le veut très fort. En vieillissant, on ne peut plus compenser toutes les choses que nous perdons. Ce que nous devons faire, c’est essayer de trouver un moyen de faire face à ces pertes au lieu d’essayer de les compenser. Certaines personnes parviennent à accepter les pertes en se tournant vers la religion (« C’est la volonté de Dieu »), mais une des façons qu’ont les surdoués d’affronter la vie est de regarder ce qui arrive de la manière la plus honnête, sans chercher à occulter les pertes ni même à les compenser. Peut-être est-ce l’épreuve du surdoué :  regarder les choses comme elles sont sans chercher à les maquiller ni les compenser. Je ne serai plus jamais jeune. Je ne conduirai plus jamais de voiture. Ma vie sur cette planète avance inexorablement vers sa fin. C’est probablement la dernière étape de ma vie. Certains de mes rêves ne se réaliseront jamais. En fait, une des choses avec lesquelles on ne se bat plus étant âgé, ou même plus tôt, c’est avec le fait que des changements, il y en a beaucoup, mais très peu de progrès, sauf dans certains domaines.

Il n’est pas correct de dire que tout est blanc ou noir, bon ou mauvais, Dieu ou diable. L’univers est une expérience qui n’appelle aucune explication. La vie (l’état de vie) ne peut être expliquée. Quand on devient vieux, on doit apprendre à abandonner nombre de nos espérances. Quand on devient vieux, on réalise qu’on ne peut pas changer l’univers.
L’homme n’a pas la capacité de vraiment comprendre la vie, ni l’univers, mais il y a des moyens à travers lesquels il exprime son incompréhension (à travers la poésie, la musique, l’art), qui résistent à l’interprétation, qui restent les mystères de sa création. Quand on est jeune, on espère encore trouver la pierre de sagesse. L’homme passe son temps à essayer de percer le secret de la vie, et dans ce processus, il a amassé un nombre incroyable de connaissances et a changé la face du monde. Nous n’avons jamais découvert les secrets de l’univers et avons aveuglément fait des ravages, mais aussi créés beaucoup de beauté. Nous cherchons sans cesse, tiraillés par le désir de comprendre, occupés comme des fourmis. Depuis ma fenêtre, je vois deux autoroutes. Jour et nuit, des milliers de voitures vont et viennent avec, au-dessus de la tête, les étoiles, le soleil ou la lune. J’ai vécu sur cette planète pendant 87 années mais ne me suis jamais approché de la réponse à la question qui me hante depuis toujours : « A quoi riment la vie, l’univers ? » Maintenant je sais au plus profond de mon cœur que je n’aurai jamais la réponse. J’essaye juste de trouver des perspectives différentes.
Je crois qu’être plus vieux que vieux agrandit le nombre de nos définitions. J’ai toujours eu le sentiment que l’on ne peut interpréter les mystères car nous n’avons pas la capacité de penser au-delà de nos trois dimensions familières. Avec la vieillesse, nous n’avons plus la capacité de regarder devant et d’imaginer le futur. On ne peut le réparer. Et bien sûr c’est une définition de la mort, l’ultime finalité du destin.

Il n’y a aucune définition pour la vie que je mène aujourd’hui. C’est au-delà de la vieillesse et je ne peux écrire à son propos, ignorant sa nature même. Je dis au revoir au dernier stade compréhensible de la vie. Je n’ai jamais ressenti ça auparavant. J’ai aussi le sentiment que personne ne peut s’identifier à celui-ci. Les autres personnes âgées que je connais sont, soit séniles, soit enfermées dans leur quotidien. Je vis dans un monde crépusculaire. Il y a un manque de définition. Quand on est plus jeune, on peut relativiser ces moments en envisageant son avenir, mais quand on est vieux, plus de futur à imaginer. Comment vivre sans avenir ?

Peut-être qu’être au-delà de la vieillesse nous force à vraiment comprendre que le mystère est une réalité. Ce qui s’étend, au-delà des portes de la mort, est une éternité d’inconnu. L’éternité, l’infinité sont des concepts avec lesquelles les jeunes se battent souvent mais ils abandonnent, faute de réponse. Durant notre vie active, nous oublions ces questions, entraînés que nous sommes par la vie qui file à toute allure et nous ne voyons pas le mystérieux univers sur lequel nous essayons de prendre pied. Vivre au-delà de la vieillesse, avec les yeux grands ouverts, nous force à vraiment accepter la réalité de l’infini et de l’éternel, autant que de continuer à essayer d’accepter le fait que nous ne connaîtrons jamais la réponse à nos questions durant la période que nous passons sur terre. Donc, flirtant avec les portes de la mort, je vois la route vers l’éternité et l’infini comme la réalité que je dois vivre aujourd’hui. A la lumière des milliers de kilomètres parcourus sur cette route terrestre, il faut que j’accepte l’inconnu, non seulement du passé, du présent, mais comme mon seul avenir.

Donc ma conclusion est que, quand on est au-delà de la vieillesse, notre seule réalité est l’inconnu. Mais il en a toujours été ainsi. Nous ne connaissons pas le passé, ni vraiment le présent, nous ne savons pas si ce que nous ressentons vraiment quand nous sommes en vie restera tel quel ou si l’inconnu sera encore plus grand. L’intégration de ces concepts comme une réalité pourrait être une définition d’être plus vieux que vieux.
Les surdoués âgés doivent entraîner leur esprit avec soin, et continuer de le solliciter. Et je pense qu’en fait, cette préservation de l’esprit a un autre avantage : elle permet de préserver l’indépendance de la personne. Garder l’esprit acéré devient un moyen de préserver son indépendance et de garder le contrôle. De la même façon que je regarde devant moi pour ne pas tomber, je vois chaque pensée comme un moyen de garder le contrôle. Mais le besoin de contrôle est aussi une forme d’absence de confiance.

Si on regarde toute l’expérience de notre vie, nous réaliserons que, souvent, nous avons imposé notre « agenda » à nos enfants. C’est la même chose pour les personnes âgées. Il y a un moment où nous devons abandonner ce contrôle, et les seules personnes à qui nous pouvons nous fier pour cela, sont les personnes qui nous aiment de façon inconditionnelle.
Alors que je relis ce témoignage contre lequel je me bats depuis longtemps, je me rends compte que j’ai accepté de façon inconditionnelle le concept moderne de la vieillesse qui consiste en l’absence de place pour celle-ci. Ils deviennent des « séniors » et non plus de « sages anciens » desquels on respecte la parole. On les « parque » dans des maisons de retraite. En fait, ce sont leurs enfants qui les mettent là. On ne les considère plus capables de rien. Il y a ceux qui ressentent le fardeau des responsabilités et qui détournent cette culpabilité vers leurs enfants, ce qui est pleinement accepté. Mais je suis sûre que beaucoup de ces anciens ont accumulé une sagesse incroyable mais personne ne les consulte plus. Il n’y a pas de ministère des « aînés ». On n’entend pas leur sagesse. Occasionnellement, on entend des hommes politiques chevronnés mais aucune place ne leur est vraiment faite. On n’entend pas au congrès : “The “elder” stateswoman* from Hawaii » souhaiterait parler. Qu’arriverait-il si chaque état possédait un conseil d’anciens élus ? Bien sûr, ils auraient les mêmes difficultés que les autres mais ils auraient sûrement une vision plus sage, avec plus de recul. Bien sûr, ils seraient disponibles parce qu’ils ont vécu leur vie et fait leur travail. Ils sont à la retraite.
Quelles opportunités manquons-nous à ne pas les écouter et combien d’expériences ne vivent-ils plus à cause du rôle qu’on leur refuse dans cette société ? Combien de sagesse laissons-nous passer ?

Personnellement, j’ai plus d’occasions de me faire entendre car je suis toujours active dans mon travail avec les enfants surdoués et ma parole est plus écoutée du fait que mes connaissances sont définies et spécifiques.
Rappelons-nous combien de parents, de grands-parents prennent soin de leurs enfants ou petits-enfants. Ce sont des héros non loués.

Je voudrais terminer ce témoignage avec une pensée pour les personnes âgées.

 

*  femme politique ou femme d’état âgée, respectée, expérimentée