La fausse accusation d’élitisme

Linda Silverman, Ph.D.

Un problème persistant dans le domaine de l’éducation des enfants surdoués est l’accusation d’élitisme. Hollingworth (1926; 1930) nous a également éclairé sur ce sujet à travers  son étude minutieuse d’un groupe homogène d’enfants surdoués.
Le travail avec des concurrents de même calibre tend à étouffer la vanité plutôt qu’à la nourrir. Des observateurs ont remarqué qu’un élève arrivant dans une classe spécialisée rencontre souvent pour la première fois un rival . (1926, p31)

Si il reste dans cette classe spécialisée, il y a de grandes chances qu’il la quitte bien moins prétentieux qu’il n’y est entré. (1926, P. 302)
Beaucoup de nos élèves, quand ils sont entrés dans la classe spécialisée,  ont expérimenté pour la première fois le fait d’être égalés ou surpassés en termes scolaires . Plusieurs évènements intéressants amènent à penser que la vanité était corrigée plutôt que favorisée par le contact quotidien avec un grand nombre d’enfants du même niveau. On n’a trouvé aucun enfant ne supportant pas cette expérience, mais quelques parents ont été incapables d’endurer l’humiliation de voir leur enfant détrôné de « la tête de classe » et l’ont remis dans une classe normale, où il pourrait continuer à être inégalé.

Earnest Newland(1976), 50 ans plus tard, annonçait que l’élitisme était dans le regard de celui qui observe. Dans son étude, il a découvert qu’il n’y avait absolument aucune preuve pour conforter l’idée que les classes de surdoués nourrissaient l’élitisme. Contrairement à l’opinion la plus répandue, quand les surdoués sont placés ensemble, ils n’en viennent pas à penser qu’il sont  » meilleurs que tous les autres ». Au contraire, ils sont rendus humbles par le fait de trouver des pairs qui en savent plus qu’eux.

Mes propres observations de ces 30 dernières années concordent avec celles de Hollingworth. Si nous voulons vraiment créer un jeune homme avec une attitude élitiste, tout ce que nous avons à faire c’est lui faire suivre un programme ennuyeux et facile pendant 12 ans et lui permettre d’être le plus intelligent de la classe et de loin. Le laisser s’en sortir en faisant ses devoirs en cours, ne jamais prendre un livre à la maison et réussir aux examens sans avoir étudié. Le temps qu’il soit diplômé, il sera convaincu qu’il est « le Top du Top »:  il aura une notion déformée de sa propre importance et de sa place dans l’univers. Et il deviendra ou bien agressif envers quiconque pourrait lui ravir cette position ou bien s’effondrer et menacer de sauter par la fenêtre quand il ira dans un Ivy League College [note du traducteur: un groupe de 8 universités dans le nord-est des États-Unis, qui sont d’un haut niveau scolaire et social] et qu’il découvrira qu’il y a des centaines d’autres étudiants aussi voire plus intelligents que lui.

Les surdoués dans notre pays [USA] sont la colonne vertébrale de la réforme sociale et de l’égalitarisme. Ils prêtent beaucoup d’importance à l’injustice. L’année dernière, j’ai testé un garçon de 9ans en Californie qui avait ramassé des fruits et des légumes tout l’été et les avait vendus aux voisins afin de rassembler de l’argent pour les sans-abris. Il a démarré ce projet tout seul parce qu’il lui semblait qu’il devait faire quelque chose pour aider. De nos jours, les enfants s’investissent dans d’innombrables projets pour améliorer l’environnement, sauver les forets tropicales, aider les sans-abris et les handicapés, promouvoir la paix. Et quels sont les enfants, à votre avis, qui sont à l’initiative de ces projets? Ce sont nos enfants surdoués – parce qu’ils s’en soucient tant.

Pendant des années, j’avais pour habitude de répondre aux accusations d’ « élitisme » parce que je pensais que celles-ci dérivaient d’un manque de contact avec les surdoués et leurs valeurs , et qu’une meilleure connaissance de la vérité changerait ces a-priori erronés. Mais il y a 2ans, l’ « élitisme » a pris un nouvel aspect. Je suis allée à Boston pour la première fois de ma vie, et j’ai appris par une femme qui donnait les premiers cours d’éducation spécialisée pour surdoués à l’Université de Harvard que ses cours, bien que rencontrant un franc succès, avaient été abandonnés, vu qu’Harvard considérait que la douance était « élitiste ». Maintenant, je ne sais pas comment vous le ressentez, mais quand un lieu comme Harvard traite un autre groupe d’ « élitiste », quelque part, le mot perd tout son sens. Mon corps tout entier a fait « tilt » quand j’ai entendu ça. Clairement, quelque chose sentait mauvais ici.

Il m’est apparu que l’élitisme n’avait rien à voir avec la douance. Il prend et a toujours pris ses racines dans les différences socio-économiques , pas dans les différences intellectuelles. Faire des surdoués des boucs émissaires était un moyen très efficace d’éloigner l’attention du vrai problème. Notre société est divisée entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas, économiquement parlant. Ce serait beaucoup plus simple de trouver un moyen de distribuer la richesse de notre pays de façon plus équitable qu’il ne le serait de distribuer l’intelligence d’un groupe de façon plus juste. Nous avons donc là une raison aux discriminations. C’est un moyen très pratique de contourner le vrai problème en pointant du doigt autre part. La chasse aux sorcière a toujours servi ce but-là. C’est un miracle que nous n’ayons jamais vu l’imposture pendant toutes ces années de fausses accusations.

Références:
Hollingworth, L.S. (1926). Gifted children: Their nature and nurture. New York: Macmillan.
Hollingworth, L.S. (1930). Personality development of special class children. University of Pennsylvania Bulletin.
Seventeenth Annual Schoolmen’s Week Proceedings, 30, 442-446.
Newland, E.T. (1976). The gifted in socio-educational perspective. Englewood Cliffs, NJ: Prentice-Hall.

Linda Silverman, Ph.D., est une psychologue diplômée et Directrice du Gifted Development Center à Denver, Colorado.